Alioune Dieng
Une bombe économique à retardement
Depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau régime, une onde de choc traverse les cercles politiques, économiques et diplomatiques du Sénégal.
Le Président de la République, son Premier ministre et l’ensemble du gouvernement ont adopté une position ferme : pas de restructuration de la dette.
Dans le même temps, ils accusent l’ancien régime de Macky Sall d’avoir dissimulé une partie de la dette publique,
et pointent du doigt le Fonds Monétaire International (FMI), soupçonné d’avoir été au courant ou, à tout le moins, négligent.
Derrière ces déclarations se dessine une crise de confiance majeure, qui interroge la transparence de la gouvernance passée,
la responsabilité des partenaires techniques et financiers, et la capacité du Sénégal à assumer seul un héritage budgétaire lourd.
I. Une dette « cachée » : que reproche exactement le nouveau pouvoir ?
Dès ses premières sorties publiques, le nouveau gouvernement a évoqué l’existence de passifs non déclarés,
de dettes hors bilan et d’engagements financiers non transparents contractés sous le régime de Macky Sall.
Selon plusieurs sources proches des nouvelles autorités, il s’agirait notamment de garanties de l’État accordées à des projets publics-privés,
d’emprunts contractés via des structures parapubliques et d’engagements sur des projets d’infrastructures financés hors circuit budgétaire classique.
« On ne parle pas d’erreurs techniques, mais de choix politiques de dissimulation », confie une source au ministère des Finances sous couvert d’anonymat.
II. Le FMI dans la ligne de mire : superviseur ou spectateur ?
L’élément le plus sensible de ce dossier reste l’accusation portée contre le FMI. Le gouvernement actuel affirme en substance :
« Le FMI était présent, il audite, il encadre, il valide. Il ne peut pas dire qu’il ne savait pas. »
Le FMI n’est pas un observateur lointain. Il effectue des missions régulières, analyse les finances publiques,
valide les cadres macroéconomiques et conditionne ses programmes à la qualité de l’information financière.
Deux hypothèses émergent : soit le FMI a été trompé par des informations incomplètes ou falsifiées,
soit il a détecté des anomalies mais n’a pas insisté publiquement.
Dans les deux cas, la question de la responsabilité est posée.
« Le FMI n’est pas un simple consultant, c’est un gendarme budgétaire. Quand le gendarme est là et que le vol se produit, on interroge aussi le gendarme », analyse un économiste de l’UEMOA.
III. Pourquoi le refus catégorique de la restructuration de la dette ?
Dans la plupart des pays confrontés à une dette lourde, la solution classique est la restructuration.
Mais le Sénégal a choisi une voie différente.
Demander une restructuration, c’est reconnaître une incapacité à honorer ses engagements.
Le gouvernement veut éviter une dégradation de la note souveraine, une fuite des investisseurs et une hausse du coût du crédit.
Sur le plan politique, accepter une restructuration reviendrait aussi à endosser les choix du régime précédent.
Le message est clair : le nouveau pouvoir gère l’État, mais ne couvre pas les fautes.
IV. Un bras de fer diplomatique en coulisses
En mettant en cause le FMI, le gouvernement sénégalais prend un risque diplomatique réel.
Le Fonds reste un partenaire clé pour l’accès aux financements concessionnels et la crédibilité internationale.
Cette sortie offensive peut être interprétée comme une stratégie de négociation, un avertissement politique
ou un acte de souveraineté assumée.
V. Et le citoyen dans tout ça ?
Derrière les discours institutionnels, les conséquences sont très concrètes.
Si la dette est plus lourde que prévu et qu’il n’y a pas de restructuration, cela signifie moins de marge pour les subventions,
pression sur les investissements publics, risque de rigueur budgétaire et ralentissement de certains projets sociaux.
En clair, c’est le citoyen qui pourrait payer, directement ou indirectement, le prix des erreurs passées.
VI. Un dossier explosif aux implications judiciaires ?
Plusieurs juristes estiment que si la dissimulation de dette est prouvée, cela pourrait relever de faux en écriture publique,
manipulation de données financières et mise en danger des finances de l’État.
Ce dossier n’est donc pas seulement économique. Il est potentiellement judiciaire et pénal.
Entre vérité, souveraineté et risque calculé
Le Sénégal est aujourd’hui face à un choix historique : dire toute la vérité, quitte à bousculer des partenaires puissants ;
assumer la dette sans restructuration, au nom de la dignité et de la crédibilité ; et ouvrir le débat sur la responsabilité du FMI.
Il ne s’agit plus seulement de chiffres, mais de gouvernance, de souveraineté et de confiance.
La question reste entière : jusqu’où le Sénégal est-il prêt à aller pour faire la lumière, sans se couper de ses alliés financiers ?
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