Au Sénégal, la résistance aux antimicrobiens pose un défi qui dépasse les hôpitaux. De la santé humaine à l’élevage, en passant par l’agriculture et l’environnement, le phénomène interroge les pratiques de soins, l’utilisation des médicaments et la protection des populations.
DAKAR — Lorsqu’une personne tombe malade, elle espère généralement qu’un traitement lui permettra de retrouver rapidement la santé. Mais que se passe-t-il lorsque le médicament prescrit ne produit plus l’effet attendu ? Lorsque l’infection persiste, que les soins se prolongent et que les dépenses deviennent de plus en plus difficiles à supporter pour la famille ?
Ces situations peuvent avoir plusieurs explications. Parmi elles figure la résistance aux antimicrobiens (RAM), un phénomène qui préoccupe de plus en plus les professionnels de santé à travers le monde.
Le problème ne concerne pas seulement les patients. Il touche aussi les éleveurs, les agriculteurs et, plus largement, tous ceux dont les activités dépendent de la santé des animaux, de la qualité de l’environnement et de la sécurité alimentaire.
C’est l’un des enjeux qui méritent davantage d’attention dans le cadre du partenariat entre la Convention des jeunes reporters du Sénégal (CJRS) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Depuis le 27 octobre 2026, les deux organisations réunissent à la Maison de la Presse Babacar Touré, à Dakar, trente jeunes journalistes et reporters pour trois jours de formation consacrés notamment à l’approche « Une Seule Santé », à la nutrition, au gaspillage alimentaire et aux questions environnementales.
Derrière ces thèmes, une réalité s’impose : la santé humaine, celle des animaux et l’environnement sont étroitement liés.
Quand les microbes apprennent à résister
La résistance aux antimicrobiens est souvent difficile à expliquer simplement. Pourtant, son principe est assez clair : certains micro-organismes développent des mécanismes qui leur permettent de survivre aux médicaments censés les combattre.
Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas le corps humain qui devient résistant aux antibiotiques. Ce sont les bactéries qui peuvent évoluer et devenir moins sensibles, voire résistantes, à ces traitements.
Cette distinction est importante. Les antibiotiques sont efficaces contre les bactéries, mais ils ne soignent pas les infections virales comme la grippe. Lorsqu’ils sont utilisés sans nécessité ou de manière inappropriée, ils peuvent favoriser l’apparition et la propagation de bactéries résistantes.
Les conséquences peuvent être lourdes. Une infection habituellement facile à traiter peut nécessiter des médicaments différents, des soins plus longs ou une hospitalisation. Pour les familles, cela peut représenter davantage de dépenses et une inquiétude supplémentaire.
Le phénomène est déjà mondial. Selon une étude publiée dans The Lancet, la résistance bactérienne aux antimicrobiens était directement responsable d’environ 1,27 million de décès en 2019 et associée à près de 4,95 millions de décès cette année-là.
Ces chiffres donnent la mesure du problème. Ils rappellent surtout que l’efficacité des médicaments n’est pas acquise pour toujours et qu’elle doit être préservée.
Le problème ne s’arrête pas aux portes des hôpitaux
Lorsqu’on parle d’antibiotiques, les consultations médicales et les pharmacies viennent spontanément à l’esprit. Pourtant, les antimicrobiens sont également utilisés pour traiter des maladies chez les animaux et, dans certaines situations, pour protéger les productions agricoles.
Dans l’élevage, ces médicaments peuvent être indispensables lorsqu’un animal est malade. Le problème n’est donc pas leur utilisation en elle-même, mais les conditions dans lesquelles ils sont employés.
Une utilisation excessive ou inappropriée peut favoriser la sélection de micro-organismes résistants. Ceux-ci peuvent ensuite circuler entre les animaux, les humains et l’environnement par différentes voies.
L’ampleur de l’utilisation des antimicrobiens chez les animaux donne une idée de l’importance du sujet. Pour 2019, des estimations internationales situent les quantités utilisées entre 77 086 et 84 398 tonnes dans les pays couverts par les données disponibles.
Ces chiffres concernent plusieurs pays et ne permettent pas de déterminer les quantités utilisées au Sénégal. Ils posent néanmoins une question essentielle : dispose-t-on de suffisamment de données pour connaître les pratiques locales, identifier les risques et suivre leur évolution ?
Pour y répondre, il faudrait notamment examiner les données sur les médicaments vétérinaires, les prescriptions, les pratiques des éleveurs et les dispositifs de contrôle existants.
De l’animal à l’environnement, une vigilance nécessaire
L’utilisation des antimicrobiens soulève également des questions environnementales. Après l’administration de certains médicaments, une partie de la substance ou de ses produits de transformation peut être rejetée dans les déjections animales.
Selon les conditions de gestion des déchets, ces résidus peuvent atteindre les sols ou les eaux et contribuer, dans certaines circonstances, à favoriser la sélection de micro-organismes résistants.
Cela ne signifie pas que tous les élevages présentent un danger ni que tous les aliments issus d’animaux traités sont impropres à la consommation. Le risque dépend de plusieurs facteurs, notamment du médicament utilisé, des conditions d’élevage, de l’hygiène et de la gestion des déchets.
Au Sénégal, il reste donc important de disposer de données permettant de mieux comprendre ces mécanismes. Quels contrôles sont réalisés ? Quelles analyses sont disponibles ? Les résultats permettent-ils d’identifier les secteurs nécessitant une attention particulière ?
Ce sont des questions auxquelles les autorités compétentes, les chercheurs et les professionnels de terrain peuvent apporter des réponses documentées.
Au Sénégal, mieux connaître pour mieux agir
La lutte contre la résistance aux antimicrobiens exige une collaboration entre plusieurs secteurs. Un hôpital ne peut, à lui seul, répondre à un problème qui concerne également les élevages, les productions alimentaires et l’environnement.
Le Sénégal a engagé une stratégie multisectorielle de lutte contre la résistance aux antimicrobiens pour la période 2023-2027. Mais l’existence d’une stratégie ne suffit pas à mesurer les progrès réalisés.
Il faut aussi pouvoir examiner les moyens mobilisés, les activités effectivement menées, les résultats obtenus et les difficultés rencontrées. Le renforcement des laboratoires, l’amélioration de la surveillance et le bon usage des médicaments figurent parmi les enjeux importants.
Une enquête approfondie devrait notamment donner la parole aux responsables sanitaires, aux vétérinaires, aux biologistes, aux chercheurs et aux producteurs. Elle devrait également rechercher les données nationales disponibles afin de déterminer ce que l’on sait déjà et ce qui reste à documenter.
Car derrière les grandes statistiques, il y a des réalités quotidiennes : des professionnels qui doivent choisir le traitement adapté, des éleveurs qui cherchent à protéger leurs animaux et des familles qui comptent sur l’efficacité des médicaments pour se soigner.
Le rôle des journalistes : expliquer sans faire peur
C’est ici que le partenariat entre la CJRS et la FAO prend toute son importance.
À l’ouverture de l’atelier, le président de la CJRS, Mamadou Diagne, a invité les trente participants à profiter pleinement des échanges avec les experts de la FAO. Le Dr Ahmadou Tidiane Niang, intervenant au nom de la représentation de l’organisation au Sénégal, a rappelé que les questions agricoles, alimentaires, environnementales et sanitaires concernent directement les populations et leurs moyens de subsistance.
L’ambition de cette formation est de permettre aux jeunes journalistes de mieux comprendre ces sujets pour les traiter avec davantage de rigueur, que ce soit dans la presse écrite, à la radio, à la télévision ou sur les plateformes numériques.
Sur la résistance aux antimicrobiens, cet effort est particulièrement nécessaire. Le journaliste doit être capable d’expliquer pourquoi un antibiotique ne fonctionne pas toujours, de distinguer les faits établis des risques potentiels et de vérifier les chiffres avant de les publier.
Il doit aussi aller au-delà des discours officiels, rencontrer les acteurs concernés et confronter les déclarations aux données disponibles. Informer sur la résistance aux antimicrobiens, ce n’est pas seulement parler de médicaments. C’est aussi examiner les pratiques, les politiques publiques et les moyens mis en œuvre pour protéger la population.
Préserver aujourd’hui les traitements de demain
La lutte contre la résistance aux antimicrobiens ne repose pas uniquement sur les autorités. Chacun peut contribuer à limiter les risques en évitant l’automédication, en ne prenant pas d’antibiotiques sans avis médical approprié et en respectant les prescriptions. Dans les élevages, les traitements doivent être utilisés sous encadrement professionnel.
Ces précautions sont indispensables, mais elles ne suffisent pas sans des médicaments de qualité, des laboratoires capables d’identifier les infections, une surveillance efficace et un accès adapté aux soins.
Au Sénégal, l’enjeu est désormais de mieux documenter le phénomène et de rendre les informations accessibles aux professionnels comme au grand public. Les formations des journalistes peuvent contribuer à cet effort, à condition qu’elles débouchent sur des reportages, des enquêtes et un suivi régulier des questions soulevées.
Car la résistance aux antimicrobiens ne se résume pas à des chiffres ou à des explications scientifiques. Elle pose une question profondément humaine : comment continuer à soigner efficacement aujourd’hui, sans compromettre les possibilités de traitement des générations futures ?

