Pendant deux journées de formation à Dakar, une trentaine de jeunes reporters sénégalais ont été outillés sur l’approche « Une Seule Santé », les pertes après récolte, le gaspillage alimentaire et les enjeux nutritionnels. Une initiative qui rappelle le rôle essentiel des médias dans la compréhension des défis sanitaires, agricoles et environnementaux.
DAKAR — Derrière les aliments qui disparaissent avant même d’atteindre les assiettes, les maladies qui circulent entre les animaux et les humains ou encore les difficultés d’accès à une alimentation saine et diversifiée, se cachent des enjeux qui dépassent largement les seuls secteurs de la santé et de l’agriculture. Ce sont aussi des questions d’information, de sensibilisation et de responsabilité publique.
C’est autour de ces problématiques que la Convention des jeunes reporters du Sénégal (CJRS), en partenariat avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a organisé, les 27 et 28 octobre 2026, à la Maison de la Presse Babacar Touré, à Dakar, un atelier de renforcement des capacités au profit de 30 jeunes journalistes et reporters.
Durant ces deux journées, les participants ont été invités à approfondir leur compréhension de deux thématiques majeures : l’approche « Une Seule Santé » (One Health) et les pertes après récolte, le gaspillage alimentaire et la nutrition. Deux domaines qui, bien que différents, se rejoignent autour d’une même préoccupation : préserver la santé des populations et renforcer la sécurité alimentaire.
« Une Seule Santé » : comprendre les liens pour mieux informer

La première journée a été consacrée à l’approche « Une Seule Santé », qui repose sur un principe fondamental : la santé humaine ne peut être dissociée de celle des animaux, des végétaux et de l’environnement.
Cette interdépendance est particulièrement importante dans un contexte marqué par les risques de maladies transmissibles entre les animaux et les humains, la résistance aux antimicrobiens et les problématiques liées à la sécurité sanitaire des aliments.
Pour les journalistes, l’enjeu est de ne pas traiter ces questions comme des sujets isolés. Une maladie animale peut avoir des conséquences sur la santé humaine, les activités économiques et les moyens de subsistance des communautés. De même, les pratiques agricoles, l’utilisation des produits phytosanitaires, l’élevage et les conditions environnementales peuvent influencer directement la qualité de l’alimentation et la santé publique.
Au-delà des connaissances scientifiques, les échanges ont ainsi mis l’accent sur la responsabilité des médias dans le traitement de ces sujets sensibles : vérifier les informations, identifier les sources fiables, éviter les approximations et rendre accessibles des notions parfois complexes.
Car lorsqu’il est question de santé, une information mal vérifiée peut alimenter la peur, la confusion ou la désinformation. À l’inverse, un travail journalistique rigoureux peut contribuer à mieux comprendre les risques et à encourager des comportements responsables.
Pertes après récolte : quand une partie de la production n’arrive jamais dans les assiettes
La deuxième journée a déplacé le regard vers un autre défi majeur : les pertes après récolte et le gaspillage alimentaire.
Au Sénégal, comme dans de nombreux pays de la région, la production agricole ne garantit pas toujours que les denrées récoltées parviennent aux consommateurs dans de bonnes conditions. Entre le champ et le marché, une partie des produits peut être détériorée, invendue ou perdue en raison de difficultés de conservation, de transport, de stockage et de commercialisation.
Les présentations ont notamment mis en évidence le poids économique de ces pertes. Selon les données communiquées dans les documents de formation, leur coût annuel est estimé à 161,6 millions de dollars au Sénégal, contre environ 9,5 milliards de dollars en Afrique de l’Ouest et 32 milliards de dollars à l’échelle du continent africain.

Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du phénomène. Mais derrière les montants, il y a surtout des producteurs qui voient une partie de leurs récoltes se dégrader, des revenus qui diminuent et des denrées alimentaires qui deviennent moins disponibles sur les marchés.
Les échanges ont particulièrement porté sur plusieurs filières importantes pour l’économie agricole sénégalaise, notamment l’oignon, la pomme de terre, la tomate industrielle, la banane et la mangue.
Dans ces chaînes de valeur, les difficultés peuvent apparaître à différentes étapes : récolte dans de mauvaises conditions, manipulation inadaptée, manque de caisses appropriées, exposition prolongée à la chaleur, insuffisance des infrastructures de stockage, difficultés de transport ou absence de débouchés commerciaux.
À cela s’ajoutent parfois le manque de chambres froides, les difficultés d’accès au financement, la faible organisation des producteurs et les ventes précipitées lorsque les récoltes arrivent massivement sur les marchés.
Le problème ne se limite donc pas à la quantité de nourriture perdue. Il touche également les revenus des exploitants, l’emploi, la disponibilité des produits et la capacité des ménages à accéder à une alimentation variée et nutritive.
Du gaspillage alimentaire à la nutrition : une question de santé publique
L’un des enseignements importants de cette formation est le lien entre les pertes alimentaires et la nutrition.

Lorsqu’une quantité importante de produits frais se détériore ou devient inaccessible, les conséquences peuvent se faire ressentir sur la diversité alimentaire des ménages. Les fruits, les légumes et d’autres aliments nutritifs peuvent devenir plus difficiles à trouver ou plus coûteux, particulièrement pour les familles aux revenus modestes.
La lutte contre les pertes après récolte ne relève donc pas uniquement de la performance agricole. Elle participe aussi aux efforts visant à améliorer la disponibilité des aliments et à préserver leur valeur nutritionnelle.
Les participants ont également été sensibilisés à la nécessité de distinguer les pertes alimentaires, qui interviennent principalement au cours de la production, du stockage, de la transformation et de la distribution, du gaspillage alimentaire, qui se manifeste notamment au niveau de la vente, de la restauration et des ménages.
Cette distinction est essentielle pour comprendre les responsabilités des différents acteurs et identifier des solutions adaptées.
Des solutions existent, mais elles nécessitent une action collective
Face à ces difficultés, plusieurs pistes ont été abordées au cours des travaux : améliorer les pratiques de récolte et de manipulation, renforcer les capacités de stockage, développer des solutions de conservation adaptées, améliorer les circuits de transport et encourager la transformation locale des produits agricoles.
L’organisation des producteurs, l’accès au financement, la planification des récoltes et la mise en relation avec les acheteurs figurent également parmi les leviers évoqués.

L’objectif est de réduire les pertes à chaque étape de la chaîne alimentaire, tout en préservant la qualité sanitaire des produits. Car conserver davantage ne suffit pas : encore faut-il garantir que les aliments restent propres à la consommation.
Ces solutions rappellent que la réduction des pertes alimentaires ne peut reposer sur un seul acteur. Producteurs, commerçants, transporteurs, transformateurs, pouvoirs publics, chercheurs et consommateurs ont chacun un rôle à jouer.
Des journalistes appelés à sortir des salles de rédaction
Au-delà des connaissances techniques transmises, cette initiative pose une question essentielle : comment faire de ces sujets des préoccupations concrètes dans le débat public ?

Pour la FAO, les journalistes disposent d’une capacité particulière : transformer des données scientifiques et techniques en récits compréhensibles, proches des réalités quotidiennes des populations.
C’est notamment le message porté par le docteur Lionel Gbaguidi, coordonnateur sous-régional par intérim de la FAO pour l’Afrique de l’Ouest, intervenant au nom de Mme Bintia Stephen-Tchicaya, coordonnatrice sous-régionale de la FAO pour l’Afrique de l’Ouest et représentante de l’organisation au Sénégal, lors de la cérémonie de clôture.
Dans son allocution, il a insisté sur la responsabilité des médias dans la valorisation des connaissances, mais aussi dans la mise en lumière des réalités vécues par les producteurs, les éleveurs, les pêcheurs, les femmes rurales, les jeunes et les entrepreneurs.
Son appel est clair : la formation ne doit pas rester une simple parenthèse pédagogique. Elle doit se prolonger sur le terrain, à travers des enquêtes, des reportages, des portraits et des productions journalistiques capables de faire émerger les problèmes, mais aussi les initiatives et les solutions locales.
La FAO a, dans cette perspective, exprimé sa volonté de poursuivre la collaboration avec la CJRS, notamment à travers des visites de terrain, des échanges avec des experts et l’accompagnement de productions médiatiques.
Faire de l’information un outil de transformation
En réunissant des journalistes autour de la santé, de l’agriculture, de l’environnement et de la nutrition, la FAO et la CJRS rappellent que ces questions ne doivent pas rester confinées aux rapports techniques ou aux rencontres institutionnelles.
Elles concernent directement les citoyens, les producteurs et les consommateurs. Elles interrogent les politiques publiques, les habitudes alimentaires, les pratiques agricoles et les mécanismes de prévention des risques sanitaires.
Pour les jeunes reporters présents, le défi commence désormais après la formation : aller à la rencontre des acteurs, confronter les données aux réalités du terrain, donner la parole à ceux qui vivent ces problématiques et raconter les solutions qui fonctionnent.
Car informer sur la santé et la sécurité alimentaire, ce n’est pas seulement relater des chiffres ou couvrir des cérémonies. C’est aussi permettre aux populations de comprendre ce qui se joue dans leur quotidien.
Et c’est peut-être là que réside la portée la plus importante de cette initiative : rappeler qu’un journalisme rigoureux, documenté et proche des communautés peut contribuer à faire évoluer les regards et à nourrir l’action collective.

